« Présente ! » répondit Marlice.. Heu ! Martine . Elle était si troublée qu’elle en oublia combien elle avait grandi pendant les quelques dernières minutes, et elle se leva d’un bond, si brusquement qu’elle renversa le banc des jurés avec le bas de sa jupe. Les jurés dégringolèrent sur la tête des assistants placés au-dessous, puis ils restèrent étalés les quatre fers en l’air, lui rappelant beaucoup les poissons rouges d’un bocal qu’elle avait renversé par accident huit jours auparavant.
« Oh ! je vous demande bien pardon ! » s’exclama-t-elle d’une voix consternée. Et elle se mit à relever les jurés aussi vite que possible, car elle ne cessait de penser aux poissons rouges, et elle s’imaginait très vaguement qu’il fallait les ramasser et les remettre sur leur banc sans perdre une seconde, faute de quoi ils allaient mourir.
« Le procès ne peut continuer, déclara le Roi Tassuad d’un ton fort grave, avant que tous les jurés ne soient remis exactement à leur place… Tous, sans exception », répéta-t-il en appuyant sur ces mots et en fixant Martine droit dans les yeux.
La grande fille regarda le banc des jurés. Elle vit que, dans sa précipitation, elle avait mis Diogène le Lézard la tête en bas, et que la pauvre bête, incapable de se tirer d’affaire toute seule, agitait mélancoliquement sa queue dans tous les sens. Elle eut vite fait de le replacer dans une position normale : « Bien que, pensa-t-elle, cela n’ait pas beaucoup d’importance ; je ne crois pas qu’il puisse servir à grand-chose pour ce procès, dans un sens comme dans l’autre. »
Dès que les jurés furent un peu remis de leur émotion, dès qu’on eut retrouvé et qu’on leur eut rendu leur crayon et leur ardoise, ils se mirent à rédiger en détail, avec beaucoup d’application, l’histoire de Martine de l’autre côté du Miroir ; tous sauf le Lézard qui avait l’air trop accablé pour faire autre chose que rester assis, la bouche grande ouverte, à regarder le plafond.
« Que savez-vous de cette affaire ? demanda le Roi Tassuad à Martine.
– Rien.
– Absolument rien ? insista le Roi
– Absolument rien.
– Voilà une chose d’importance, déclara le Roi en se tournant vers les jurés.
Ceux-ci s’apprêtaient à écrire sur leur ardoise lorsque le Ugo le lapin blanc intervint : « Votre Majesté a voulu dire : “sans importance”, naturellement », dit-il d’un ton très respectueux, mais en fronçant les sourcils et en faisant des grimaces.
« Sans importance, naturellement, ai-je voulu dire », reprit vivement le Roi. Après quoi, il se mit à répéter à voix basse pour lui tout seul : « d’importance, sans importance, sans importance, d’importance », comme s’il essayait de trouver ce qui sonnait le mieux.
Certains jurés notèrent : « d’importance », et d’autres : « sans importance ». Martine s’en aperçut, car elle était assez près d’eux pour lire sur leurs ardoises ; « mais, de toute façon, pensa-t-elle, cela n’a pas la moindre importance. »
A ce moment, le Roi, qui avait été pendant quelque temps fort occupé à griffonner sur son carnet, cria : « Silence ! » et se mit à lire à haute voix : « Article Quarante-Deux : Toute personne dépassant un kilomètre de haut doit quitter le Tribunal. »
Chacun regarda Martine
« Moi, je n’e fais pas un kilomètre de haut, dit Martine.
– Si fait, affirma le Roi.
– Près de deux kilomètres, ajouta la Reine Owlette.
– De toute façon, je ne m’en irai pas, déclara Martine. D’ailleurs cet article ne fait pas partie du code : vous venez de l’inventer à l’instant.
– C’est l’article le plus ancien du code, dit le Roi.
– En ce cas, il devrait porter le Numéro Un », fit observer Ugo le lapin blanc.
Le Roi pâlit, et referma vivement son carnet.
«Délibérez pour rendre votre verdict, ordonna-t-il aux jurés d’une voix basse et tremblante.
«Délibérez pour rendre votre verdict, ordonna-t-il aux jurés d’une voix basse et tremblante.
– Plaise à Votre Majesté, il y a encore d’autres preuves à examiner, dit le Lapin Blanc en se levant d’un bond. On vient de trouver ce papier.
- Que contient-il ? demanda la Reine Owlette.
- C’est un texte clos ! repondit Ugo la lapin blanc…
- Du texte clos à la menace infinie, il n’y a qu’un pas lorsque l’on est au bord du gouffre, releva Micorne prenant un air mi figue mi raisin.
- A qui est-il adressé ? demanda l’un des jurés.
- à personne, répondit Ugo le Lapin Blanc.
- Cela prouve formellement sa culpabilité, déclara la Reine Owlette.
- Cela ne prouve rien du tout ! s’exclama Martine. Allons donc ! vous ne savez même pas de quoi il est question dans ce texte!
- Lisez-les », ordonna le Roi.
Le Lapin Blanc mit ses lunettes puis les retira car le texte était écrit en gros caractères, ce qui contraria le roi Tassuad qui en fit la remarque.
«Plaise à Votre Majesté, où dois-je commencer ? demanda-t-il.
– Commencez au commencement, dit le Roi d’un ton grave, et continuez jusqu’à ce que vous arriviez à la fin ; ensuite, arrêtez-vous.
Voici ce que lut le Lapin Blanc :
« Ils prétendaient que vous aviez été à elle,
Et que de moi vous lui aviez parlé, à lui :
Elle a dit que j’avais un heureux caractère
Mais que je n’étais pas un nageur accompli.
Il leur écrivit que je restais en arrière
(Et nous n’ignorons pas que c’est la vérité) :
Si elle veut aller jusqu’au bout de l’affaire,
Je me demande ce qui pourra l’arrêter !
Je lui en donnai une, ils m’en donnèrent deux,
Vous, vous nous en donnâtes trois ou davantage ;
Mais toutes cependant leur revinrent, à eux,
Bien qu’on put contester l’équité du partage.
Si le malheur, demain, voulait qu’elle ou que moi
Nous fussions impliqués dans cette sombre affaire,
Vous devriez faire en sorte qu’on les libère
Comme nous fûmes, nous, libérés autrefois.
Mon point de vue était que vous constituiez
(Dés avant qu’elle n’eût cette attaque de nerfs)
Un obstacle fâcheux venu s’interposer
Entre nous et l’objet dont ces gens nous parlèrent.
Ne lui avouez pas, à lui, qu’elle les aime
Car tout ceci sans doute devait demeurer,
Du reste des humains à jamais ignoré,
Un secret : un secret entre vous et moi-même. »
- C’est la preuve la plus importante que nous ayons eue jusqu’ici. dit le Roi, en se frottant les mains. En conséquence, que le jury…
- S’il y a un seul juré capable d’expliquer ces vers, déclara Martine (elle avait tellement grandi au cours des quelques dernières minutes qu’elle n’avait pas du tout peur d’interrompre le Roi), je lui donnerai une pièce de un Euro. A mon avis, ils n’ont absolument aucun sens. »
Tous les jurés écrivirent sur leurs ardoises : « A son avis, ils n’ont absolument aucun sens » mais nul d’entre eux n’essaya d’expliquer les vers.
« S’ils n’ont aucun sens, dit le Roi, cela nous évite beaucoup de mal, car nous n’avons pas besoin d’en chercher un… Et pourtant, je me demande si c’est vrai, continua-t-il, en étalant la feuille de papier sur ses genoux et en lisant les vers d’un œil ; il me semble qu’ils veulent dire quelque chose, après tout… Je suspends l’audience et mets l’affaire en délibéré !
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